Alors qu’un nouveau festival de grande envergure pointe son nez en région parisienne à Val d’Europe (Val de Rock : 28-30 juin) [edit : qui vient hélas d’annoncer son annulation à trois jours de sa première édition et peu après la mise en ligne de ce post], et qu’un autre s’annonce à Lyon au Groupama Stadium, la question de la concurrence entre les grands festivals commence à se poser, tout comme celle de la durabilité de leur business model. Sur le papier, tout va bien pour le moment : les chiffres du Syndicat des musiques actuelles montrent qu’entre 2010 et 2017, le poids des festivals est passé de 15 à 21 % de la billetterie, de 20 à 25 % en termes de fréquentation des concerts et de 11 à 15 % en nombre de représentations. Mais cette dynamique est précaire…

Il est difficile de ne pas rapprocher ce phénomène de efforts faits par les artistes actuels pour compenser en live ce qu’ils ont perdu dans le marché de la musique physique. Comme souvent, les plus puissants, ceux que couvent les majors, écrasent les plus faibles. Ainsi en 2017, au niveau mondial, 1 % des stars des musiques actuelles ayant rencontré le plus de succès sur scène (Beyoncé, Taylor Swift, Justin Bieber…) ont accaparé 60% des revenus de billetterie dans le monde* ! Il y a trente-cinq ans, ils ne représentaient qu’un peu plus du quart de ces recettes. Entre temps, le prix moyen des billets est passé de 12 à 69 dollars*.

Si elles tournent généralement seules, ces superstars consentent parfois à se produire dans les plus grands festivals internationaux, pour lesquels elles servent de locomotive. Cela se traduit par une inflation des coûts artistiques pour les organisateurs de festival, d’autant que les autres artistes sont eux aussi enclins à attendre plus de recettes du live et poussent également leurs cachets à la hausse. Plus de spectateurs, avec des règlementations sécuritaires plus tatillonnes, cela signifie aussi plus de coûts d’équipement et de personnel, ce qui complique l’équation de la rentabilité de la majorité des festivals, en France du moins.

C’est pourquoi les festivals, quelle que soit leur taille, mais aussi les artistes qui s’y produisent, ont un besoin croissant de données qualifiées leur permettant d’atteindre un but commun : faire le plein des fans de chaque artiste engagé et en conquérir d’autre par porosité avec le public de certains autres artistes présents. Cette course se traduit par une certaine ubiquité des artistes qui ont décidé de « faire les festivals » une année donnée. Avoir une affiche originale devient presque mission impossible pour beaucoup de festivals.

Cette situation risque de se prolonger tant que les revenus du streaming, ou autres, ne permettront pas d’alléger la pression. Heureusement, les différents festivals disposent désormais d’outils – dont le Delight for Festivals –- pour amasser et trier leurs données afin de mieux appréhender ou anticiper les attentes de leurs publics. Ces analyses les aideront à répondre à des questions essentielles comme : Quels artistes correspondent à la personnalité de mon festival (et vice-versa…) ? Quelle combinaison d’artistes constitue une programmation optimale ? Quels nouveaux talents s’inscrivent bien dans ma logique éditoriale ?… Un travail de fourmi, rendu compliqué par l’entrée en vigueur du RGPD, mais qui est devenu indispensable.

* Source : Pollstar Boxoffice Database, cité dans Rockonomics d’Alan Krueger, économiste de Princeton (2019)

Eric de Rugy